Au 7 boulevard François Grosso, dans le quartier des Baumettes à Nice, se dresse l’immeuble Les Pervenches, une élégante construction d’inspiration Art déco qui attire encore aujourd’hui le regard des passants. Derrière sa façade discrète se cache pourtant une histoire intimement liée à l’un des plus grands écrivains français du XXème siècle : Romain Gary.
Avant de devenir une copropriété d’habitation, l’immeuble abrita durant près de vingt ans l’hôtel-pension Mermonts, établissement familial dont les murs furent témoins des rêves, des espoirs et des épreuves qui ont marqué la jeunesse de l’écrivain.
La pension Mermonts et Romain Gary

L’histoire débute en 1927. Cette année-là, Roman Kacew (né le 8 mai 1914 à Wilno), n’a que treize ans lorsqu’il arrive à Nice avec sa mère, après un long périple au travers de l’Europe centrale.
Nina. Femme d’une énergie et d’une détermination hors du commun, celle-ci nourrit une ambition sans limites pour son fils, qu’elle imagine déjà promis à un destin exceptionnel.
Dans son chef-d’œuvre autobiographique La Promesse de l’Aube, Romain Gary raconte comment, après avoir brièvement vécu dans l’avenue Shakespeare, sa mère parvient à prendre la direction d’un immeuble situé sur l’ancien boulevard Carlone, aujourd’hui boulevard François Grosso. Il évoque avec émotion cet épisode fondateur :
“Ce fût à cette époque que ma mère fit sa meilleure affaire, la vente d’un immeuble de sept étages dans l’ancien boulevard Carlone, aujourd’hui boulevard Grosso. Il y avait déjà plusieurs mois qu’elle parcourait inlassablement la ville à la recherche d’un acheteur, sachant bien qu’il y avait là un tournant décisif …
Ce fut tout à fait par hasard que l’acheteur se présenta. Un jour, une Rolls-Royce s’arrêta devant notre maison, le chauffeur ouvrit la portière, un petit monsieur rond en descendit, suivant une belle jeune dame … Non seulement le petit M. Jedwabnikas acheta l’immeuble, mais encore, frappé, comme tant d’autres avant lui, par l’esprit d’entreprise et l’énergie de ma mère, il lui en confia la gérance, acceptant séance tenante la suggestion de transformer une partie de l’immeuble en hôtel-restaurant. Ce fut ainsi que naquit l’Hôtel-Pension Mermonts … Trente-six chambres, deux étages d’appartements et un restaurant …”.
“La Promesse de l’Aube”
À travers ces quelques lignes se dessine le portrait d’une femme entreprenante qui, malgré les difficultés, transforme une opportunité immobilière en véritable projet de vie.
Un hôtel cosmopolite sur la Riviera
À l’époque, la Côte d’Azur attire une clientèle venue de toute l’Europe. L’hôtel pension Mermonts accueille ainsi des voyageurs de multiples nationalités, séduits par le climat niçois et le charme de la Riviera.
Sous la direction de Nina Kacew, l’établissement acquiert une solide réputation.
La réception se trouvait à l’emplacement occupé aujourd’hui par l’agence immobilière Istra, tandis que le restaurant voisin disposait de ses cuisines en sous-sol.
L’hôtel était doté de deux ascenseurs, dont un réservé au service. Le jeune Romain vivait quant à lui dans les étages supérieurs de l’immeuble, probablement au 7ème.
Depuis sa chambre, il observait la ville qui allait profondément marquer son imaginaire. Dans ses souvenirs, il évoque notamment la vue qui s’étendait sur l’actuelle rue Dante jusqu’au quartier de la Buffa.

La fin d’une époque
Comme de nombreux établissements niçois de l’entre-deux-guerres, l’hôtel-pension Mermonts ne traversera pas les décennies sans changement. Après la Seconde Guerre mondiale, la vocation touristique de nombreux hôtels à Nice laisse progressivement place à l’habitat résidentiel.
Cette transformation accompagne l’évolution de Nice elle-même. Ville d’hivernage pour une clientèle étrangère fortunée avant-guerre, elle devient peu à peu une ville où l’habitat permanent prend davantage d’importance, ainsi qu’un tourisme plus populaire.
De nombreux hôtels et pensions familiales disparaissent alors ou sont convertis en immeubles d’habitation. Après le décès de la mère de Romain Gary, le Mermonts suit cette évolution et devient la copropriété que nous connaissons aujourd’hui sous le nom des Pervenches.
Un lieu de mémoire discret mais précieux

Longtemps, peu de passants ont su que le seul écrivain à avoir obtenu deux fois le prix Goncourt avait vécu ici durant son adolescence.
Afin de rappeler cette page d’histoire, une première plaque commémorative provisoire a été apposée sur la façade de l’immeuble le 18 juin 2010 à l’initiative de Serge Cajna.
Le 2 décembre 2013, une plaque officielle a ensuite été inaugurée par le maire de Nice, Christian Estrosi, consacrant définitivement ce lieu comme l’un des sites emblématiques de la mémoire de Romain Gary en France.
Aujourd’hui, rien ne laisse deviner au premier regard l’effervescence qui animait autrefois l’hôtel-pension Mermonts. Pourtant, derrière une jolie porte en fer forgé subsiste une part de l’histoire niçoise et littéraire du XXème siècle.
Car c’est ici, entre les couloirs d’un hôtel familial du boulevard Grosso et les rêves inlassablement nourris par sa mère, qu’a grandi celui qui allait devenir Romain Gary. Une histoire extraordinaire née dans un immeuble ordinaire de Nice.
Vous aimez Romain Gary ? On en parle quand vous voulez !
Serge Cajna